L’œil du menuisier

« Un menuisier avait un bel atelier où il exerçait son métier avec amour. Un jour, en l’absence du patron, les ouvriers se réunirent en grand conseil. La séance fut longue, animée et parfois même véhémente. Il s’agissait d’exclure de l’honorable assemblée un certain nombre de membres.

L’un d’eux prit la parole : « Nous devons expulser notre sœur la scie, parce qu’elle déchiquette tout et fait grincer les dents. Elle a le caractère le plus mordant de toute la terre ! ».

Un autre intervint : « Nous ne pouvons pas garder parmi nous notre frère le rabot. Il a un caractère coupant et tatillon au point d’éplucher tout ce qu’il touche ».

« Frère marteau, protesta un autre outil, a un sale caractère, lourdaud et violent. C’est un vrai cogneur. Sa façon de battre sans cesse jusqu’à taper sur les nerfs de tout le monde est plus que choquante. Chassons-le ! ».

« Et les clous ? Peut-on vivre avec des gens piquants ? Qu’ils s’en aillent tous ! Sans parler de la lime et de la râpe. Leur compagnie est cause de continuelles frictions. Chassons aussi le papier de verre : il ne semble exister que pour égratigner son prochain ! ».

Ainsi débattaient les outils du menuisier avec de plus en plus d’animosité. Ils parlaient tous en même temps. Le marteau voulait expulser la lime et le rabot qui, à leur tour, voulaient se débarrasser des clous et du marteau. Et ainsi de suite. A la fin de la séance, tout le monde avait exclu tout le monde.

La réunion fut brusquement interrompue par l’arrivée du menuisier. Tous les outils se turent quand ils le virent s’approcher de son établi.

L’homme prit une planche et la scia avec la scie mordante.

Il la rabota avec le rabot qui pèle tout ce qu’il touche.

Sœur la hache, qui blesse cruellement, sœur la râpe à la langue rugueuse, frère papier de verre qui gratte et

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  3 commentaires pour “L’œil du menuisier

  1. décembre 6, 2014 at 9:01

    On se laisse bercer par ce conte

  2. décembre 10, 2014 at 2:16

    Superbe texte par qui j’ai fait la connaissance de Nanegrub il y a fort longtemps maintenant.
    Que ce menuisier fasse un berceau pour l’enfant à naître avec ses outils indécrottables est une image si forte qu’elle m’est restée dans l’esprit depuis.
    Quel magnifique symbole pour nous autres incorrigibles outils.
    Je ne connaissais pas le projet final du bateau

    Ravie aussi de faire la connaissance de l’auteur !
    Je retournerai tout à l’heure sur son site.
    Merci Anne pour ce moment fort vécu il y a longtemps en toute « inconnaissance » l’une de l’autre à l’époque 🙂

    • Anne Burg
      décembre 10, 2014 at 4:51

      En postant ce billet, j’ai pensé à toi tout spécialement 😉

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